Pôles opposés et vertus cardinales

Cardinal Cardinal (1994, Flydaddy)
cardinal
Après avoir déjà évoqué ici les (formidables) aventures solo de Richard Davies et Eric Matthews, il est peut-être temps de se pencher aujourd’hui sur leur éphémère et néanmoins marquante collaboration au sein de Cardinal. Au début des années 1990 (1992 ou 1993), Richard Davies, songwriter australien leader des Moles, rencontre à Boston Eric Matthews, compositeur en devenir doté d’un impressionnant background classique. Les deux hommes se découvrent rapidement de réelles affinités artistiques, se revendiquant d’une pop haut de gamme richement orchestrée à une époque où le grunge brûle ses derniers feux et où la lo-fi domine la scène rock indépendante. A contre-courant, Matthews et Davies décident de s’associer au sein de Cardinal pour donner forme à leurs inspirations baroques.

Le résultat de cette collaboration fructueuse s’avère tout bonnement grandiose, fascinante confrontation entre la glace (Matthews) et le feu (Davies), ou plutôt entre l’eau et la lumière, le bleu et le jaune. Aux humeurs bilieuses et aux compositions chausse-trapes de Davies, Matthews offre un écrin d’arrangements enveloppants, recouvrant la fièvre palpable émanant des morceaux de son acolyte d’un halo bleuté. Un simple regard sur la pochette de l’album pourrait suffire à caractériser les deux musiciens: on y voit les deux hommes marchant côte à côte dans un coin de verdure. Eric Matthews s’avance droit face à l’objectif, le regard franc et l’allure fière, très propre sur lui dans ses vêtements soignés de gendre idéal. Davies semble plus renfrogné, le regard de côté, comme à l’affût d’un ailleurs situé hors cadre, vers les herbes folles et les bois obscurs.

En un peu plus d’une demie-heure, le duo a le temps d’exécuter quelques fabuleuses acrobaties aériennes et bucoliques, déclinant un éventail de nuances et de couleurs riche et profond. Le glorieux « If you believe in Christmas trees » introductif résonne presque comme une déclaration d’intention: « Listen to the sound / That makes the world go round » avant d’affirmer plus loin « No ordinary song could reach the place where I come from ». C’est ce parfum d’idéal qui exsude des meilleurs titres du disque tels l’impressionnant « Big mink » ou le bouleversant « You’ve lost me there », morceau crépusculaire et délicat d’une finesse rare. Derrière l’élégance grandiose de ces compositions se niche également tout une gamme de fêlures qui ressortent ici ou là, à l’occasion d’une rupture de ton venant faire dérailler une courbe mélodique, d’un vers surgissant comme un trait noir apposé sur un tableau lumineux (« Come and crack my head ») ou de l’inquiétante torpeur entourant « Singing to the sunshine », reprise d’un groupe pop des années 1960, les obscurs Mortimer. Le disque se clôt sur l’envol céleste de « Silver machines ». Quinze ans après sa parution, Cardinal demeure toujours pour moi une équation irrésolue, étrange fruit de l’association de deux immenses songwriters pourtant très dissemblables, presque plus admirable qu’aimable, fascinant plus que bouleversant.

Le disque passera inaperçu du public à sa sortie mais reçut un accueil critique enthousiaste, notamment par chez nous. Les deux pôles opposés qu’étaient Matthews et Davies ne parvinrent pas à rester accolés bien longtemps et chacun repartit rapidement poursuivre sa quête de son côté. Eric Matthews fit paraître dès 1995 le génial It’s heavy in here puis deux ans plus tard le non moins magnifique The lateness of the hour. Après une longue période de silence discographique, le bonhomme a publié trois autres albums depuis 2005 (Six kinds of passion looking for an exit, Foundation sounds et The imagination stage) mais je n’en connais aucun. Davies décrocha lui aussi quelques étoiles avec There’s never been a crowd like this (1996) puis Telegraph (1998). Il n’a donné aucune nouvelle depuis Barbarians paru en 2000. Le disque de Cardinal a acquis au fil du temps une aura grandissante auprès des amateurs de pop orchestrale et est souvent cité parmi les « trésors cachés » de l’histoire de la pop.

A voir ci-dessous une vidéo postée sur Youtube par Amrobinson1, visiblement fan de Richard Davies, de « You’ve lost me there »:

Le funambule

Richard Davies There’s never been a crowd like this (1996, Flydaddy)

[reprise de la note du 03/05/2007 publiée originellement ici]
richard davies

Richard Davies décrocherait à mon sens sans problème sa place dans la confrérie des songwriters maudits, génies méconnus ou injustement oubliés alors que leurs oeuvres mériteraient d’être connues bien davantage. Préparant une note pour ce blog sur les éphémères (et marquants) Cardinal, je me replonge en ce moment dans les deux albums de Davies que je connais et j’ai eu envie de lui offrir de nouveau la une, même si j’en avais déjà parlé il y a maintenant près de 3 ans.

Auteur-compositeur australien, Richard Davies se fait d’abord (un peu) connaître à la tête de The Moles, faisant paraître deux albums entre 1991 et 1994, Untune the sky et Instinct. Le groupe séparé, Davies se lie alors avec un autre compositeur de talent, le remarquable Eric Matthews, pour fonder le duo Cardinal. Sous ce nom, les deux compères publient un album éponyme majestueux en 1995, disque inclassable de pop baroque richement orchestrée (violon, trompette, clavecin…) qui revendique la filiation de The Left Banke ou des Zombies. Le disque est remarqué par une partie de la critique et aujourd’hui encore, il est régulièrement cité parmi les trésors cachés de cette période. Mais, tiraillé entre deux egos incompatibles, Cardinal se consume en moins de temps qu’il n’en faut pour le dire et chacun de ses membres entame alors une carrière solo, chacune marquée de formidables coups d’éclat malgré un succès public à peu près nul.

Ce premier album solo de Richard Davies confirme que l’on a affaire à un songwriter de première catégorie. Plus bilieux et tourmenté que son acolyte Eric Matthews, Richard Davies s’apparente à une véritable tête brûlée en quête de la mélodie parfaite, funambule prenant des risques insensés, se ramassant quelquefois mais parvenant le plus clair du temps à réaliser d’improbables figures haut au-dessus de la mêlée, proche du soleil au point de s’y brûler. Malgré une orchestration assez minimale (guitare, basse, batterie, piano, parfois quelques guipures de cordes ou le souffle d’une trompette), Richard Davies bâtit à mains nues des cathédrales pop richement enluminées, habillant ses failles intimes d’atours fantasques et régulièrement magnifiques.

Davies excelle dans l’art de la mélodie ascensionnelle, traçant des lignes brisées pour amener l’auditeur à des hauteurs mirifiques, là où l’air est plus pur et chargé d’oxygène. Jamais où on l’attendrait, Richard Davies multiplie les contre-pieds brillants, déroutant à loisir par un pont inattendu ou un accord imprévisible. Derrière ces clairières printanières, ces soleils matinaux, Davies laisse en outre poindre une tension permanente, ses chansons évoquant alors, à l’instar de celles des Pale Fountains, autres perdants magnifiques, quelque chose comme la verdeur de la jeunesse, une sève fougueuse et amère à la fois, la brûlure et la joie des jours qui passent. De cette petite demie-heure de musique, on retiendra avant tout l’immense « Sign up maybe for being », qui, à partir de quelques accords grattés à la guitare sèche, s’enrichit peu à peu pour devenir proprement éblouissant. « Do you see the color of my dreams? » chante notre homme pour ouvrir ce morceau inépuisable, et j’imagine alors un prodigieux arc-en-ciel, l’un des plus beaux qu’il m’ait été donné  de contempler. On mentionnera également le merveilleux « Chips Rafferty » ou l’audacieux « Showtime » final, avec ce solo de trompette terminal venant se greffer miraculeusement à la suite d’une somptueuse ballade pour piano et voix. Sur « Jubilee », Davies habille Neil Young de frusques médiévales tandis que sur l’inaugural « Transcontinental », il se fait presque espiègle, ouvrant de lumineuses trouées avec une simple guitare acoustique.

Richard Davies publiera un deuxième opus remarquable en 1998, Telegraph dont je reparlerai ici. En 2000, il sortira un troisième album Barbarians que je ne connais pas. J’ignore aujourd’hui ce qu’il est devenu, j’ignore même s’il fait encore de la musique mais je n’ai pas trouvé de traces d’autres éléments discographiques depuis 2000. C’est un peu triste.

A voir ci-dessous une vidéo d’un certain Amrobinson1 diffusée sur Youtube et permettant d’écouter le sublime « Transcontinental ».

Bonbons et couleurs

Sliimy Paint your face (2009, Warner)

sliimy
Autant le dire d’emblée, le disque de Sliimy ne ressort pas de la catégorie des chefs-d’oeuvres impérissables, loin de là. Bien que très inégal et parfois plus proche de Christophe Willem que de Lily Allen, ce Paint your face vaut néanmoins pour une poignée de chansons à croquer, petits plaisirs sucrés à déguster sans modération. De son vrai nom Yanis Sahraoui, ce Stéphanois de vingt-et-un ans se fait d’abord remarquer sur Myspace avec une reprise du « Womanizer » de Britney Spears. Paint your face paraît en avril 2009 et décroche la timbale avec l’épatant single « Wake up ».

Sliimy sert une pop multicolore, vraisemblablement inspirée de Mika ou de Lily Allen (tout en restant à bonne distance des bijoux ciselés par la demoiselle). Le jeune homme peint ses rêves en rose et se projette loin de la grisaille apparente de sa ville d’origine: « Welcome to this fucking city / Hope you’ll have a good trip » entend-on d’ailleurs sur le très réussi « Every time ». En bon apprenti de la chose pop, le garçon emballe des textes plutôt sombres dans un écrin ensoleillé, tout en revendiquant son envie de s’amuser et de se faire plaisir.

Sliimy abat d’entrée de jeu son atout maître avec le génial « Wake up », morceau irrésistible et printanier qui nous accroche un sourire béat aux lèvres et nous pousse du coude à nous déhancher en chantant « ding dong ». Parmi les réussites du disque, on retiendra la mélodie futile et enjouée de « Our generation » ou la pop haut de gamme de « Every time », sur lequel Sliimy nous ferait presque penser à un Neil Hannon juvénile (toutes proportions gardées). Ce goût pour le sucre et la couleur se retrouve tout du long de l’album, convainquant sur des morceaux comme « Trust me » ou « Magic game ». On n’oubliera pas de mentionner dans un registre plus grave le très touchant « Mum », dont on ne sait s’il est ou non autobiographique et sur lequel un jeune garçon évoque joliment sa mère disparue. Comme je le disais plus haut, le disque ne maintient pas un bon niveau sur toute sa durée, les titres plus anodins voire franchement pénibles ayant tendance à prendre le dessus dans le dernier tiers de l’album, tels les fadasses « Waiting for » et « My god ».

Tous les disques et toutes les chansons n’ayant pas pour vocation de nous procurer émotions fortes et frissons dans le dos, on ne mégotera pas sur les friandises bigarrées de ce Paint your face et je suis même certain que son « Wake up » sera fort à propos pour démarrer certaines journées du bon pied. Ding dong…

Danse de combat

Gossip Music for men (2009, Sony)


gossip

Il aura fallu près de dix ans pour que ce groupe américain décroche la timbale avec cet excellent album paru l’an dernier. Originaire de l’Arkansas, le trio mené par l’explosive Beth Ditto et le guitariste Brace Paine, s’installe dans l’Etat de Washington (sur la côte Ouest des USA) pour se lancer dans la carrière. Un premier album, That’s not what I heard, est publié en 2000 sur un label indépendant. Le groupe se fait rapidement remarquer sur la scène underground, s’appuyant notamment sur le charisme indéniable de Beth Ditto, que ses prises de position en faveur des minorités et sa proclamation de sa « fierté lesbienne » dotent d’une réelle aura au sein des communautés gay et lesbiennes. En 2002 et 2003, Gossip fait paraître les albums Arkansas heat et Movement, et gagne peu à peu en notoriété en assurant notamment la première partie de groupes comme les White Stripes. C’est avec l’album Standing in the way of control (2006) que le trio commence à élargir fortement son audience, fidélisant son public grâce à ses concerts furieux. Music for men sera donc le disque de la confirmation.

Gossip délivre une musique à la fois nerveuse et dansante, mêlant la rage froide du post-punk à des rythmiques disco, le tout relevé par la voix emplie de furia soul de Beth Ditto. Entre jets de guitares acides et mélodies synthétiques, le trio s’adresse d’abord aux jambes de ses auditeurs, et brandit ses chansons comme autant de manifestes pour l’affirmation de soi. Gossip ne masque pas pour autant ses influences, plaçant habilement ici ou là clins d’oeil et citations à Marvin Gaye, Aretha Franklin ou à The Cure (la ligne de basse ouvrant « Love and let love » évoquant furieusement celle de « Other voices »).

Parmi les hauts faits de ce Music for men, se détache d’abord l’imparable « Heavy cross », qui semble organiser l’improbable rencontre de Chic et du MC5. L’époustouflant « 8th wonder » évoque lui la collision des Bellrays et de Bloc Party tandis que le groupe affiche sur plusieurs morceaux son goût pour l’électro-pop des années 1980, de « Pop goes the world » à l’émouvant « Four letter word ». La fibre pop de Gossip se retrouve également sur l’excellent « For keeps ». Même si l’ensemble sonne parfois un brin trop raide, un brin trop mécanique, la force de Beth Ditto, fière combattante, permet d’emporter la mise la plupart du temps et les guitares de Brace Paine fournissent à la chanteuse un écrin de choix.

Reste à savoir maintenant si le groupe saura conserver sa solidarité, sa compacité maintenant que le succès l’a rattrapé. On compte sur la forte tête de Ditto pour donner une suite d’intérêt à cette histoire.

Les oiseaux de nuit

Hurleurs Blottie (2002, Barclay)
hurleurs

Ce sextet parisien fourbit ses premières armes discographiques au milieu des années 1990 avec l’album Bazar (1996), suivi quatre ans plus tard de Ciel d’encre. J’avoue qu’aucun de ces disques ne parvint jusqu’à moi, et je sais simplement qu’ils furent tous deux rattachés à la scène « néo-réaliste » française, dans la lignée des Têtes Raides et autre La Tordue, scène que je ne connais que de loin. Je ne découvris donc les Hurleurs qu’avec ce troisième opus et c’est peu de dire que le groupe ne croisait plus alors dans les mêmes eaux (si tant est que les échos reçus de leurs premiers travaux eussent été véridiques).

Avec Blottie, les Hurleurs naviguent dans un univers anthracite, évoquant aussi bien les ambiances crépusculaires des Tindersticks que les mélopées noctambules de Nick Cave, le tout relevé des influences libératrices de quelques francs-tireurs d’ici (Bashung ou Kat Onoma). Portées par la voix de Jean-Christophe Versari, qu’on peut présenter comme le leader du combo, les compositions des Hurleurs semblent rarement voir la lumière du jour. Inquiètes et fiévreuses, ces chansons exsudent les nuits d’insomnie et les fantômes qui viennent alors nous hanter. Au cours de ces déambulations nocturnes, le couple apparaît tel un ultime refuge dans un monde en déliquescence, mais les étreintes sont fugaces et maladroites et leur halo protecteur ne dure pas. Les textes de Versari sont la plupart du temps remarquables et le groupe a su s’allier les grâces de quelques bienveillants anges gardiens, du producteur Ian Caple (Tindersticks entre autres) au guitariste de Portishead Adrian Utley. On soulignera également l’usage des cuivres qui recouvrent la plupart des titres d’une lumière cendrée, d’une chaleur inquiète.

Le disque s’ouvre par un instrumental haut de gamme, l’éponyme « Blottie » puis le groupe nous invite à traverser « L’épreuve du feu », dans une sorte de transe vaudoue qui envoûte et angoisse à la fois: « Dans cette folie débonnaire/Cette folie moins ordinaire/Si on joue à s’oublier/Est-ce que tu veux bien me rencontrer? ». Les plus beaux moments du disque suivent alors avec le fantastique « Il y a des jours », chanson d’une poésie rare et d’une sensualité folle, sur laquelle l’amour et la chair ouvrent une parenthèse urgente dans la noirceur du quotidien: « J’aime ces moments même si le dire/n’est pas mon genre, c’est un aveu/Je fais un effort aujourd’hui/Car aujourd’hui je suis moins vieux/Je suis moins touché par la vie/ Il y a des jours qu’est-ce que j’y peux?/ Il y a des jours où c’est ainsi/il ya des jours où ça va mieux ». Parmi les hauts faits de l’album, on mentionnera aussi « Derrière la buée », déambulation blême et magnifique derrière les vitres d’un train (d’un car?) et l’épique « De la peau à la peau ». On n’oubliera pas le merveilleux « Les oiseaux de nuit » qui cristallise en lui seul l’intranquillité fragile qui parcourt l’ensemble du disque. J’ai eu la chance d’écouter une version de l’album agrémentée de quatre bonus, quatre reprises culottées pour la plupart fort réussies, avec mention à une relecture déflagrante d’ « India song » de Marguerite Duras (interprétée à l’origine par Jeanne Moreau) et à la version somnambule du « The other side of town » de Curtis Mayfield, sur laquelle Versari cède le micro à Stuart Staples des Tindersticks (encore? et oui!).

Le groupe ne parvint pas à décrocher le succès qu’il méritait et l’aventure collective s’arrêta là. Jean-Christophe Versari est revenu en 2007 avec un groupe portant son propre nom, Versari, pour un album intitulé Jour après jour que je n’ai pas eu l’occasion d’écouter.

Le premier souffle d’Air

Air Moon safari (1998, Source/Virgin)

air moon safari

C’est peu de dire que ce disque suscita une certaine attente au moment de sa sortie, moins parmi le grand public d’ailleurs qu’au sein de certains cercles « branchés » me semble-t-il. En pleine vague « French touch », les deux Versaillais Jean-Benoît Dunckel et Nicolas Godin avaient fait parler avec une série d’EP remarqués. J’avoue pour ma part être à l’époque complètement passé à côté, ne m’intéressant pas vraiment à cette touche française qui semblait mettre alors en émoi une bonne partie de la presse musicale, anglo-saxonne notamment. Je ne croiserai la route d’Air que quelque temps plus tard, comme je l’expliquais déjà ici.

Curieux d’ailleurs qu’Air ait été rattaché à la French touch, la musique du groupe ayant a priori peu à voir avec celle de Daft Punk ou d’Alex Gopher par exemple. Si on essayait d’analyser la composition de l’Air, on retrouverait des influences allant de la variété française haut de gamme (Polnareff, Gainsbourg surtout) aux musiques synthétiques de la fin des années 1970 en passant par la pop ourlée de Bacharach ou les bandes originales de films de Michel Colombier. Cette somme d’influences se retrouve d’ailleurs à la lecture des prestigieux collaborateurs de ce safari lunaire, de l’arrangeur David Whitaker, orfèvre génial ayant oeuvré aussi bien derrière Nico que France Gall, au pionnier de la musique électronique Jean-Jacques Perrey.

Un bon disque ne se résume cependant pas à une somme d’influences. Que penser donc de ce premier souffle d’Air? Comme sur ses disques ultérieurs – du moins ceux que je connais – le duo alterne mélodies stellaires captivantes et morceaux lénifiants, aussi relevés qu’un petit suisse. Air semble balancer constamment sur ce fil ténu qui sépare l’évanescence gracile de l’indigence, prenant à chaque morceau le risque du tiède. Peut-être est-ce cela qui rend ces garçons attachants… Parmi les réussites indéniables, je placerai sans conteste l’introductif « La femme d’argent », qui doit se balader quelque part sur la voie lactée ou l’épatant « Sexy boy » et ses basses gargantuesques. Mention aussi au superbe « Talisman » et ses arrangements de haut vol tressés par Whitaker, que l’on portera fièrement contre la laideur et la mesquinerie. Difficile enfin de résister au rafraîchissant « Ce matin-là » , matin bonheur assurément. En revanche, impossible d’accrocher au tube « Kelly watch the stars » pénible sur la longueur. Les deux morceaux interprétés par Beth Hirsch (un rapport avec Martin?) ne parviennent également qu’à nous décrocher quelques bâillements et on pourra en dire autant de l’inoffensif  « New star in the sky ».

Moon safari marquait en tous cas l’entrée dans le monde d’un groupe singulier, qui réussit à placer avec quelques autres la France sur la carte du monde musical et contribua sans doute à décomplexer nombre de groupes français de la décennie suivante. Air poursuit son petit bonhomme de chemin, ayant fait paraître un nouvel album en 2009 intitulé Love 2.

Tape, tape, tape des mains

Clap Your Hands Say Yeah Clap your hands say yeah (2006, Wichita)

clap your hands say yeah

Avant tout, et comme le veut l’usage, je commencerai par adresser mes meilleurs voeux pour cette nouvelle année à tous ceux qui ont l’amabilité de consacrer un peu de leur temps à la lecture de ce blog. Je les en remercie vivement et j’espère que je saurais parfois faire découvrir et apprécier à ces estimés lecteurs certains des artistes et des disques chroniqués ici. J’espère aussi pouvoir continuer à alimenter ce blog avec autant de plaisir et de régularité qu’aujourd’hui.

Revenons à nos moutons avec pour ouvrir 2010 ce combo américain qui agita le landerneau indie-rock en 2005-2006. Ce quintet basé entre Brooklyn et Philadelphie fut un des premiers à illuster la force du net comme vecteur de promotion et de diffusion de musique hors des canaux traditionnels, en réussissant à percer avec ce premier album auto-produit et auto-distribué, parvenant à contourner complètement le système des labels pour se retrouver avec des chiffres de vente remarquables sans même avoir signé de contrat avec une maison de disque. Porté par de nombreux blogs indie-rock et les réseaux sociaux, Clap Your Hands Say Yeah eût tôt fait de provoquer un certain buzz mais il serait cependant injuste de résumer leur originalité à leur mode de distribution et de les étiqueter à vie comme « le groupe qui cartonna grâce au web », d’autant que depuis, de nombreux autres artistes ont suivi le modèle, de façon plus ou moins indépendante d’ailleurs.

Qu’en est-il donc du contenu de cet album? Disons que CYHSY délivre un pop-rock de fort honorable facture, sans pour autant offir un impérissable chef-d’oeuvre ou guérir les écrouelles. Emmené par son leader Alec Ounsworth, le groupe mêle de nombreuses influences sans pour autant se contenter de singer ses modèles. On retrouve évidemment quelque chose des Talking Heads (voire des Feelies) dans cette sorte de frénésie nerveuse et tachycarde qui semble habiter certains morceaux comme l’épatant « The skin of my yellow country teeth » ou « Is this love? ». Le groupe parvient même dans ses meilleurs moments à évoquer la ferveur tellurique d’Arcade Fire comme sur le brûlant « Let the cool goddess rust away ». Certes, le chant nasillard d’Ounsworth peut se révéler parfois quelque peu crispant, mais il parvient à plusieurs reprises à insuffler une vraie folie à ses morceaux. On accordera une mention spéciale au lunaire « Over and over again (lost and found) » , sorte de ritournelle élastique qui s’accroche au cerveau ou à ce « In this home on ice » rouge vif, digne des meilleurs morceaux shoegaze de la fin des années 1980.

J’ai l’impression que le soufflé autour du groupe est quelque peu retombé et que leur deuxième opus Some loud thunder paru en 2007 n’a pas récolté autant d’attention que ce premier effort. J’avoue pour ma part ne pas l’avoir écouté. Je ne sais même pas si le groupe existe encore, Alec Ounsworth ayant fait paraître il y a quelques semaines un album solo intitulé Mo Beauty. Simple parenthèse dans la vie du combo ou fin prématurée?

A voir ci-dessous la vidéo d’ « Over and over again (lost and found) ».

L’envol de l’ange

Vic Chesnutt Is the actor happy? (1995, Texas Hotel)
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[Note publiée originellement le 07/06/2007 sur http://lamateur.20six.fr]

Avec ce disque-là, sans doute un des plus bouleversants que je connaisse, Chesnutt réussit son coup de maître. Enfin placé dans des conditions d’enregistrement confortables et assisté d’une production lumineuse, il aligne ici 13 chansons magnifiques, graves et étincelantes. Fidèle à son style mêlant country, folk et blues, Vic Chesnutt gagne ici en ampleur et en profondeur de champ. Chaque note occupe l’epace comme jamais, chaque accord tombe au plus juste. Comme touché par la grâce, l’ange déchu Chesnutt atteint ici les sommets d’un Neil Young ou de REM sur leur grandiose et crépusculaire Automatic for the people.

Même s’il continue de charrier des fêlures grosses comme des crevasses, Vic Chesnutt se fait moins âpre, moins bilieux, plus accueillant sans perdre la rage et la tristesse qui l’habitent. Entre arpèges folk et déflagrations électriques, Chesnutt continue de nous raconter ses histoires tristes offertes dans un écrin d’argent, sans jamais sombrer dans un quelconque pathos. Tout reste joué la tête haute, formidablement tenu, sans déluge de larmes mais la gorge toujours serrée.

L’album est constellé de pépites exceptionnelles. Après le déjà superbe « Gravity of the situation » exécuté en ouverture, le somptueux « Sad Peter Pan » déroule un canevas d’une pureté et d’une fragilité bouleversantes, perle de cristal brillant au fonds d’un puits, chanson pour coeurs lourds et âmes fatiguées, jouée comme on sanglotterait en cachette pour ne pas être vu mais en espérant toujours une main secourable: « You touched me and then you ran / Left some sad Peter Pan / All alone and awkward / But a transformation / I swear it will occur ». Parmi les autres sommets du disque, on peut retenir le folk baladeur du superbe « Onion soup », où la lucidité l’emporte sur la détresse et permet d’aller de l’avant. A écouter aussi le poignant « Free of hope », où Chesnutt solde ses comptes avec violence (« Free of hope / Free of the past / Thank you God of nothing / I’m free at last » ) sous un ciel de guitares orageuses. Le merveilleux « Betty lonely » dresse un magnifique portrait de femme et l’incisif « Thailand » et ses guitares en boule précède le final miraculeux de « Guilty by association », sur lequel la voix de Michael Stipe (de REM) vient rejoindre celle de Chesnutt pour une conclusion en apesanteur, le tout relevé par les cordes de Lambchop, le tout laissant l’auditeur au bord des larmes. Un ange s’est posé brièvement sur son épaule.

Je n’ai retenu que les morceaux les plus saillants, mais l’ensemble du disque se joue à très haute altitude. Ce disque demeure encore un de mes disques préférés (sans doute dans mon top 30, en tout cas dans le top 50) .

A voir ci-dessous la vidéo d’ « Onion soup » et une prestation live à Nulle part ailleurs datant de 1995.

L’intranquille

Brute Nine high a pallet (1995, Capricorn)
brute

[Note publiée originellement le 05/04/07 sur http://lamateur.20six.fr]

En 1995, quelques mois après la sortie de son fantabuleux Is the actor happy? , Vic Chesnutt sortait cet album sous le pseudonyme obtus de Brute. Cet album est le fruit d’une session de 2 jours avec le groupe Widespread Panic (inconnu à mon bataillon).

On retrouve sur ce disque tous les éléments qui rendent la musique de Chesnutt si touchante: cette voix nasillarde parfois au bord de l’étranglement, cette façon de molester les vénérables traditions de la musique folk américaine, ces textes ironiques et sans concession. En fait, ce disque est à mon sens celui de Chesnutt qui se situe de la plus évidente façon dans l’héritage de Neil Young. La ballade introductive « Westport ferry » avec son air d’harmonica semble ainsi descendre tout droit d’Harvest.

La présence de Widespread Panic à ses côtés lui offre une rythmique plus puissante qu’à l’accoutumée, et Vic Chesnutt l’utilise à merveille (cf le quasi stonien « Good morning Mr Hard on » ). Ainsi, sur le morceau en forme de diptyque « Protein drink / Sewing machine », Vic Chesnutt déclenche un formidable ouragan sonique : tout droit inspiré des plus belles crues électriques de Neil Young, on voit sur ce morceau un Chesnutt furibard et visiblement aux anges se tenir au centre des bourrasques de guitares qu’il déclenche, assis triomphant dans l’oeil du cyclone. C’est qu’il n’est jamais question de repos chez Chesnutt: il conserve tout du long de cet opus sa verve et son ironie mordante, ce regard impitoyable sur ses propres travers. Ainsi sur l’anxieux « Blight » peut-on entendre: « I heard some words of wisdom the other day / They went into one of my hears and out of the other one ».

Loin d’être un simple caprice, un rogaton sans importance, cet album né d’une simple session de 2 jours tient toute sa place dans l’oeuvre de Chesnutt et confirme ses qualités de songwriter hors pair.

Mauvais sang

Vic Chesnutt Drunk (1994, Pinnacle)
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[Note originellement publiée le 03/04/2007 sur http://lamateur.20six.fr]

Encore un disque de l’Amérique dépressive. A l’instar de Mark Eitzel ou Smog, Vic Chesnutt fait partie de cette génération de musiciens américains apparue au milieu des années 1990, renouvelant le folk, le blues ou la country et s’en servant pour exposer leurs plaies et bosses et produire une musique à la fois lumineuse et déprimée, chacun dans son genre.

Vic Chesnutt présente d’abord un parcours des plus plombés: adolescent dans le Sud profond des Etats-Unis, il rejette la bêtise et l’inculture de ses condisciples, fait une première tentative de suicide à 14 ans, et navigue entre alcool et abus de drogues jusqu’à ce qu’un accident de voiture (alors qu’il était ivre) le prive de l’usage de ses jambes. Les bonnes fées se penchent finalement un jour sur son sort quand il rencontre Michael Stipe, leader de REM, qui le pousse en studio et lui permet de démarrer sa carrière. Il sort son premier album Little en 1989 puis West of Rome en 1991, deux albums que je ne connais pas. Drunk est le troisième album du bonhomme.

Le parcours de Vic Chesnutt pourrait lui permettre de remplir douze albums de complaintes tristes et éplorées mais rien de cela dans sa musique. Au contraire, avec une voix nasillarde rappelant fortement Dylan, Vic Chesnutt se démarque par un style rude et sans concessions, féroce et ironique, n’hésitant jamais à user de l’autodérision pour décrire abruptement ses propres travers. Sa musique, raclant jusqu’à l’os le folk, le blues et la country se révèle ainsi des plus poignantes. Drunk est ainsi un disque souvent inconfortable pour l’auditeur, bousculé par la force des compositions nues de Chesnutt: le râle tordant au milieu de « Bourgeois and biblical » par exemple s’avère particulièrement poignant. Mais Chesnutt ne cherche jamais à se faire plaindre, juste à s’exposer.

« Sleeping man », morceau qui ouvre l’album, nous montre ainsi un Vic Chesnutt nerveux et revêche, comme du Swell en plus dénudé. Au fil du disque, très homogène, Vic Chesnutt dévide ses chansons sans complaisance, n’hésitant pas à dépeindre ses addictions comme sur « Gluefoot »: « Cross my heart/ Cross my eyes/ Stick a needle in my thigh ». J’accorderai une mention spéciale à l’entêtant « Sleeping man » (dont 2 versions figurent sur l’album) et aux splendides et bouleversants « One of many » (« You’re only one of many / A small account if any / You think about yourself too much » ), « Supernatural » et « Kick my ass » (qui sera repris plus tard par Garbage).

Vic Chesnutt va se hisser au septième ciel avec son album suivant Is the actor happy? (1995) qui reste encore aujourd’hui un de mes disques préférés de tous les temps (dans les 50 meilleurs à coup sûr). Ce qui est curieux, c’est qu’après About to choke paru en 1996, j’ai complètement perdu de vue Vic Chesnutt alors que j’aimais beaucoup son travail. Et en réécoutant ses disques aujourd’hui, je demeure admiratif. En 1998, il a sorti un album en collaboration avec Lambchop The salesman and Bernadette que je n’ai pas écouté puis son label le virera ce qui rendra sa distribution en France des plus aléatoires. Quand il aura refait surface en 2003 avec Silver lake, je serai en train de m’intéresser à d’autres et je n’ai pas pris la peine de chercher à écouter ses albums. C’est dommage, il faudra que je mette la main dessus. [J'ai depuis eu l'occasion d'écouter Ghetto bells dont j'ai parlé ici.]

En écoute une version nue de « Supernatural » enregistrée pour les sessions acoustiques du Cargo.fr.