On déménage…

Ayant eu envie d’avoir un espace un peu plus à moi, je franchis le pas d’un blog auto-hébergé… J’ai amené avec moi tous les meubles, et transposé le tout dans un nouveau cadre qui je l’espère, vous plaira.

Je continue là-bas.

Le grand incendie

The Gun Club Fire of love (1981, Last Call)
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Je n’ai découvert la musique du Gun Club que très récemment. J’en avais déjà entendu parler, bien sûr, la première fois à la mort de Jeffrey Lee Pierce en 1996, puis le groupe était fréquemment cité parmi les influences majeures de Noir Désir (et je le sais maintenant à raison). Ma culture musicale ne se construisant pas de façon méthodique et linéaire, il aura fallu attendre encore quelques années avant que cette musique ne me percute. Et le choc fut violent…

Après avoir bourlingué quelques temps au sortir de l’adolescence, Jeffrey Lee Pierce, originaire du Texas, se fixe à Los Angeles en 1979. Entre deux bouteilles de bourbon, le garçon joue un temps les rock-critics et s’occupe de la section californienne du fan-club de Blondie. Il s’imprègne parallèlement de blues, de soul, de rythm and blues ou de rockabilly. Il rencontre à un concert Kid “Congo” Powers et le persuade de former un groupe. Ce sera le Gun Club. A sa grande surprise, le groupe suscite un intérêt croissant au sein de la scène punk angeleno, la personnalité charismatique de Pierce donnant à ses prestations scéniques une intensité folle. A peine Kid “Congo” Powers parti rejoindre les Cramps, Jeffrey Lee Pierce recrute un nouveau guitariste et enregistre le premier album du Gun Club, Fire of love.

Le long des onze titres de ce disque fumant, le Gun Club plonge le punk-rock dans la marmite du blues pour en ressortir une musique d’une sauvagerie brute proprement fascinante. Quelque part entre les Doors et les Stooges, le Gun Club fonce tel un train fantôme dans un paysage hanté, conduit par un chaman halluciné hurlant à la mort, possédé par un blues vaudou. A vive allure, le groupe aligne des morceaux d’une puissance ahurissante, tel l’introductif “Sex beat”, et ses déhanchements rageurs, le fulgurant “She’s like heroin to me” ou le phénoménal “Fire spirit”. Pierce redonne au rock and roll un parfum de soufre, entre sexe, drogue et idées noires. L’esprit de feu l’habite et l’incroyable “For the love of Ivy” vitrifie tout ce qui l’entoure. Ceux qui connaissent le “En route pour la joie” de Noir Désir relèveront l’évidente filiation. Dans le même esprit, le Gun Club n’hésite pas à se frotter à ses idoles en faisant subir une redoutable cure d’électrochocs au “Preaching the blues” du mythique Robert Johnson. Le groupe sait aussi parfois lever le pied, allant sortir de sa tombe le cadavre encore frais d’Elvis sur “Black train” ou déambulant dans le désert sur “Cool drink of water”.

Le Gun Club enchaînera avec un deuxième album Miami un an plus tard puis connaîtra une existence chaotique une dizaine d’années durant, au gré des aventures solo de Jeffrey Lee Pierce et de ses états d’addiction aux drogues et à l’alcool. Pierce décédera finalement en 1996 des suites d’une hémorragie cérébrale. La postérité de Fire of love s’avérera pourtant particulièrement imposante, de Nick Cave à Noir Désir, des Kings of Leon première époque à 16 Horsepower. Ça brûle encore…

 

De l’or dans le désert

Pinback Blue screen life (2001, Ace Fu Records)

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D’abord, et pour respecter la tradition, je commencerai par vous souhaiter à tous – amis lecteurs- une excellente année 2011, remplie de tout ce que vous pouvez espérer ou presque. J’espère de mon côté que j’aurai le plaisir de vous voir fréquenter ces pages à l’occasion et que ce que vous y lirez – et surtout ce que vous y entendrez – sera à votre goût.

C’est avec ce Blue screen life – le deuxième album du groupe – que j’ai découvert Pinback il y aura donc bientôt dix ans. J’aimai ce disque aussitôt et je remontai bien vite aux sources de la discographie du duo américain, soit ce merveilleux This is a Pinback CD que j’ai célébré ici même récemment. Avec les années, s’il me semble clair que le premier album du groupe demeure insurpassable, ce Blue screen life culmine toujours à très haute altitude.

Pinback conserve tous les ingrédients qui rendaient si précieux son premier coup de maître. Arpèges de guitare, basse agile et élastique, entrelacs des voix de Smith et Crow se répondant et se croisant, tout concourt à bâtir de fascinantes constructions emplies de beautés mystérieuses. Pinback parvient cependant à faire varier les climats de ses compositions pour éviter la redite. Si le premier album se teintait de nuances lacustres, naviguant entre le vert et le bleu, la musique du groupe semble avoir pris un véritable coup de soleil. Les paysages sont désertiques, la rivière qui coulait sur la pochette de This is a Pinback CD est asséchée et c’est un amas de pierres arides qui orne la jaquette du disque. La sécheresse fait ressortir les nerfs des morceaux et les guitares se font rêches pour des chansons aux tonalités plus rock (“Offline p.k.”, “Prog”). Les ballades se traînent, écrasées par la chaleur, entre le reptilien “Boo” et le languide “Your sickness”, qui évoque la lenteur en majesté de Low. L’air lui-même est suffocant (“Penelope”). Et pourtant, la beauté se niche partout.

Pinback continue de démontrer sa capacité à composer des morceaux proprement ahurissants, comme le merveilleux “West” et son accordéon perdu sous les étoiles, gourde d’eau sous un cagnard éprouvant. Impossible de passer sous silence l’exceptionnel “Bbtone”, qui se déploie sous nos yeux ébahis, où une graine jetée au sol se transforme en forêt luxuriante et inquiétante à la fois. L’album se clôt – comme un rappel du morceau terminal du premier opus – par une bouleversante chanson de fin de parcours, ce “Tres” écrasé de solitude mais qui parvient quand même à décoller à des hauteurs entrevues seulement par une poignée de songwriters.

Pinback s’est depuis fendu de deux albums, Summer in Abaddon (2004) et Autumn of the seraphs (2007), et même si ces disques m’apparaissent quelque peu sous-estimés, le groupe n’a pas pour l’heure su renouveler ses deux premiers miracles. Après tout, beaucoup de groupes se contenteraient de n’avoir écrit qu’une seule des merveilles qui parsèment ses deux pépites…

A voir ci-dessous une mise en image [certes minimaliste] de “Bb tone”:

 

 

Tombe la neige

A l’instar d’une grande partie du pays, la dernière note de l’année sera consciencieusement enneigée. Sous ce blanc manteau, voici une sélection de dix pépites à écouter en regardant tomber les flocons.

1. Dominique A. “Sous la neige”

Impossible de ne pas mentionner ici cet extrait emblématique du premier album magistral du plus grand de nos auteurs-compositeurs. La neige tombe drue, colle aux souliers et recouvre le monde d’un voile d’hébétude. Tout est gelé et rien ne bouge: “Nous marchons sous la neige / En nous tenant le bras / Nous nous sentons si bien / Qu’aucun de nous ne bouge.”

2. Serge Gainsbourg “Marilou sous la neige”

Beaucoup d’artistes français dans cette sélection et Gainsbourg y trouve naturellement sa place avec cette ritournelle morbide tirée de L’homme à tête de chou. Deux minutes vingt et un d’éternité, remplies de dentelle et de perversité brillante.

3. Belle & Sebastian “The fox in the snow”

Avec cette chanson tirée de leur insurpassé If you’re feeling sinister de 1996, les Écossais signaient un classique instantané, ressuscitant l’espace d’un instant la grâce de l’intouchable Nick Drake. Dans un paysage recouvert de neige, ces quelques notes de piano résonnent comme du cristal au fond de nos petits coeurs transis.

4. Tindersticks “Snowy in F# minor”

La neige se fait ici tempétueuse, avec ce splendide morceau sorti du formidable deuxième album des Tindersticks. D’humeur anthracite comme souvent, les Anglais lâchent ici de ténébreux chevaux, cordes et cuivres cinglés par le vent.

5. Shearwater “The snow leopard”

Je connais mal l’oeuvre de Shearwater mais leur “léopard des neiges” lyrique et fiévreux avance ici en majesté, félin racé arpentant en souverain ces territoires enneigés.

6. My Bloody Valentine “Soft as snow (but warm inside)”

Rien de mieux que ce titre tiré de leur important et abrasif Isn’t anything de 1988 pour rappeler que la neige peut parfois être brûlante. Sur ce morceau électro-choc, tout bouge, tout tremble, nos repères se brouillent et on en ressort proprement lessivé. Le maelström gagnera encore en ampleur avec le monumental Loveless de 1991.

7. Gérard Manset “Pavillon sous la neige”

Encore un de nos artistes majeurs et un morceau qui avance comme une avalanche au ralenti. Le voyage, le temps, Manset embarque tout cela sur ses larges épaules et poursuit son chemin, indifférent au tumulte du monde. Du grand art.

8. Kings of Leon “Velvet snow”

Beaucoup moins solennel mais beaucoup plus pêchu, ce titre des Kings of Leon extrait de leur Aha shake heartbreak de 2004 évoque un Gun Club léger, une piste dévalée tout schuss à une époque où le groupe de Nashville n’avait pas encore fait enfler sa musique démesurément.

9. Miossec “Neige”

Un des plus beaux morceaux de Miossec, et une merveilleuse description de ces quelques moments de grâce que peut nous réserver la vie pour peu qu’on soit assez chanceux. Tout de rude finesse, “Neige” scintille comme une nuit étoilée.

10. Bing Crosby “Let it snow! Let it snow! Let it snow!”

On terminera sur ce grand classique et aussi un grand moment de philosophie nous appelant à davantage de détachement classieux. “Let it snow” et bonne année à tous…

Pour télécharger Spotify, c’est par ici.

Et pour écouter la playlist, c’est par .


Après la guerre

Everything But The Girl Eden (1984, WEA)
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Les dérèglements climatiques ne datent pas d’hier. Par la grâce d’un de ces courants chauds qui viennent lécher les côtes atlantiques de l’Europe, tout un pan de la jeunesse musicienne anglaise se prit à rêver, au mitan des années 1980, des plages brésiliennes les doigts givrés par les frimas britanniques. Alors que les inégalables Pale Fountains mariaient en majesté les trompettes de Love et une pop résolument orchestrale avec la grâce de la bossa, que les remarquables It’s Immaterial faisaient tomber brume et crachin sur le sable de Rio, Everything But The Girl s’en remettait aux Tables de la Loi établies vingt ans plus tôt par Stan Getz et João Gilberto le temps de deux albums mythiques, en mêlant le jazz et la bossa.

Everything But The Girl naît en 1982 de la rencontre à l’université de Hull de Ben Watt et Tracey Thorn. Tous deux ne sont alors pas vraiment des novices puisque Tracey Thorn fait partie d’un groupe signé sur un label indépendant, les Marine Girls, tandis que Ben Watt a de son côté déjà sorti plusieurs singles en solo et collaboré avec rien moins que Robert Wyatt. Après une série d’EP et un album solo enregistré en 1983 par Tracey Thorn, le duo est remarqué par Paul Weller et fait paraître son premier album en 1984, Eden.

Sur ce premier opus, Everything But The Girl mêle avec talent influences jazz et bossa-nova à une pop acoustique finement ciselée, le tout rehaussé par la voix fréquemment bouleversante de Tracey Thorn. Traitant essentiellement de séparations amoureuses et de la douleur d’être celui qu’on quitte, ces chansons nous baignent dans une mélancolie qui nous réchauffe. Eden est un de ces albums consolateurs, auprès duquel on pourra se blottir le cœur encore engourdi d’avoir trop encaissé, et qui quelques années plus tard nous rappellera nos anciennes douleurs depuis longtemps cicatrisées. Disque d’après la guerre, Eden évoque aussi bien le goût amer des cendres froides que le charme discret de la nostalgie, ce regard un peu attendri qu’on porte à celui qu’on fût sans regretter pourtant un instant qu’il ait pu changer.

“Each and every one” ouvre le disque et offrit à Everything But The Girl un mini-tube avec ses rythmes chaloupés. Le duo se fend de quelques magnifiques torch-songs comme ce “Tender blue” sur lequel Ben Watt endosse les habits du crooner délaissé à la Chet Baker ou les bouleversants “The spice of life” et “Fascination”, sur lesquels la douleur de Thorn réussit à être à la fois profonde et lumineuse. Ne pas croire pour autant que Thorn endosse avec complaisance le costume noir de la pleureuse, tant le chant et les textes se font parfois d’une brutalité sèche, de “Bittersweet” (“Don’t talk to me in that familiar way / When the keys are in my hands”) à “The dustbowl” (“I used to think that you were all that kept me sane / When all else failed / Now I think that you were probably what drove me off the rails”). Le groupe réussit surtout – parfois de peu – à ne pas transformer les teintes bleutées de sa musique en fade tapisserie que déverserait la sono d’un bar à la mode. Le disque s’achève par une drôle de ballade de Ben Watt, quelque part entre John Cale et Supertramp.

Ce coup d’éclat initial influença une scène jazz-pop le plus souvent sans intérêt (Swing Out Sister par exemple) et heureusement oubliée. Il marqua surtout le départ d’une carrière tout sauf linéaire. Le groupe sortit régulièrement des albums diversement accueillis (mais je n’en connais aucun) entre 1985 et 1992 puis Ben Watt fut frappé d’une grave maladie qui faillit tout bonnement l’abattre. Cette épreuve entraîna une profonde remise en question musicale du duo qui se régénéra au contact des musiques électroniques, décrochant un tube inattendu avec “Missing” en 1994. Tracey Thorn fut remise en selle par sa prestation vocale remarquée sur “Protection” de Massive Attack et Everything But The Girl continua sur cette voie électro jusqu’à Back to mine en 2001. Le groupe semble aujourd’hui définitivement en sommeil.

 

 

Le beau bizarre

Pinback This is a Pinback CD (1999, Cutty Shark)
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[reprise de la note du 31/07/2007 parue ici]

Voici déjà plus de trois ans, j’écrivais que Pinback était peut-être le groupe de rock indé le plus important apparu au tournant de ce siècle. Le plus important, je ne sais pas, mais chaque écoute de ce disque merveilleux me confirme une beauté sans exemple.

Armistead Burwell Smith IV (dit Zach Smith) et Rob Crow fondent Pinback en 1998, comme un projet secondaire, à temps partiel, qu’ils mènent quand leurs groupes respectifs leur en laissent le temps. Quand le groupe de Smith – Three Mile Pilot – décide d’entamer une pause à durée indéterminée, Smith demande à Crow d’enregistrer avec lui quelques titres dans son appartement. Au final, les deux larrons couchent sur bande une dizaine de chansons qui paraissent fin 1999 sous ce titre imparable: This is a Pinback CD.

Le résultat est proprement fascinant. Pinback joue une musique absolument unique, charriant ici ou là diverses influences (de Swell aux Beach Boys en passant par les Talking Heads) mais traçant une voie absolument singulière, celle d’une pop vaporeuse mais jamais inconsistante, d’une complexité infinie dans ses structures mais d’un abord immédiat dans ses mélodies. L’essentiel des morceaux se construit autour d’une basse profonde et d’une rythmique minimaliste (une simple boîte à rythmes sur la majorité des titres) et autour de cet axe s’enchevêtrent savamment arpèges de guitares, mélodies à tiroir et chant choral à deux voix de Smith et Crow. Au final, on obtient un mille-feuilles jamais indigeste, fascinant d’inventivité, créant autour de lui un halo de mystère impénétrable et troublant. Le groupe cultive d’ailleurs intelligemment cette facette énigmatique avec des titres improbables (et très francophiles) tels que “Montaigne”, “Rousseau” ou “Lyon”, et des textes plutôt obscurs. A l’image des deux personnages représentés sur la pochette du disque, à la fois proches et distants, la musique de Pinback séduit mais à travers un voile de fumée, toujours un peu ailleurs, insaisissable, semblant s’éloigner à mesure que l’on s’en approche.

Difficile de trouver un moment faible le long de ces douze morceaux qui revêtent fréquemment à mes yeux d’étranges teintes lacustres. Plusieurs morceaux semblent ainsi progresser tels des ridules à la surface de l’eau et la brume inquiétante qui recouvre “Chaos engine” pourrait provenir des abords d’un lac mystérieux. Avec “Versailles” et “Montaigne”, le groupe signe deux des plus magnifiques dérives sous les étoiles qu’il m’ait été donné d’entendre et la sereine mélancolie qui s’en dégage ne saurait dissimuler la profondeur de champ de l’ensemble. L’introductif “Tripoli”  exsude d’emblée cette mélancolie à la fois perverse et innocente, et la conscience de la finitude des choses: “Sad I’m gonna die / Hope it’s gonna happen later than I think”. Impossible également de passer sous silence le sublime “Lyon” ou la beauté stellaire du bouleversant “Loro”. Avec “Crutch”, Pinback se paie même le luxe d’une sorte de classique instantané, avec ses guitares élastiques, sa basse mordante et son refrain en rupture quasiment primesautier.

Tant de beautés étaient sans doute de trop pour accrocher l’oreille des foules et Pinback ne récolta qu’une vague estime critique. Leur nom commencera cependant de circuler comme un talisman échangé entre initiés, certains de partager ensemble un trésor. Un deuxième album, du même calibre ou pas loin, est paru en 2001 et sur lequel je reviendrai bientôt ici. Le groupe a depuis fait paraître deux autres disques, Summer in Abaddon en 2004 et Autumn of the seraphs en 2007, sans retrouver tout à fait l’état de grâce de ce premier essai.

 

 

Deux associés, des cloches…

Broken Bells Broken Bells (2010, Columbia)
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Focus aujourd’hui sur l’un des rares disques de 2010 que j’ai véritablement écouté cette année – mais rien de grave, je me rattraperai dans les semaines à venir, comme d’habitude. Broken Bells présente le profil parfait du super-groupe un rien branché, fruit de la collaboration entre deux artistes chacun issu d’une certaine scène underground et ayant conquis au fil des ans notoriété publique et estime critique. Nous avons donc d’un côté James Mercer – leader des remarquables Shins – et de l’autre Brian Burton, plus connu sous le nom de Danger Mouse, musicien et producteur multi-cartes aperçu aux côtés de Gorillaz, Beck ou Sparklehorse et moitié des consacrés Gnarls Barkley (“Crazy”, ça vous dit quelque chose?).

Mercer et Burton commencent à travailler ensemble à compter de 2008 et Broken Bells apparaît en tant que tel fin 2009, avec la parution du single “The high road”. L’album éponyme est publié quelques mois plus tard. Le résultat de cette collaboration se révèle au final proprement épatant. La collision entre les bidouillages sonores de Danger Mouse et la pop lumineuse de James Mercer débouche sur une drôle de musique hybride, une pop futuriste à la fois organique et cosmique. La musique de Broken Bells parvient à conserver les yeux rivés vers le futur sans perdre de vue la richesse de cinquante ans d’héritage pop. Une partie du disque semble se dérouler quelque part dans l’espace sans pour autant relever d’un concept fumeux ou souffrir du froid aseptisé des capsules spatiales. Les deux compères jouent eux-mêmes de la plupart des instruments, conviant le temps de glorieuses occasions une section de cordes ou des cuivres rutilants. Un impressionnant jeu de claviers de toute sorte vient illuminer l’ensemble des morceaux, leur conférant leurs teintes (bleu ou orange le plus souvent) ou leur dynamique.

L’album s’ouvre sur les sonorités lunaires du single “The high road”. On s’attardera cependant davantage (et comment!) sur l’extraordinaire “Vaporize”, chanson en forme de spirale ascensionnelle au cours de laquelle une guitare acoustique se retrouve embarquée sur un tapis volant de synthés fous et une cascade de chœurs qui vous fera vous aussi chanter à tue-tête avec un pincement au cœur.  Assurément un des grands morceaux de l’année quoi qu’il arrive… Impossible de passer sous silence ensuite le démoniaque “The ghost inside” avec ses claviers infernaux ou le magnifique “October”, improbable croisement entre Elliott Smith et Gorillaz. L’album s’offre quelques temps faibles avec “Citizen” ou “Trap doors” mais propose en conclusion l’incroyable “Mongrel heart”, qui débute comme un morceau new-wave avant de se faire méchamment souffler dans les bronches par une tornade de trompettes sorties tout droit des eaux-fortes de Beirut, puis le nerveux et lumineux “The mall and misery”, un peu comme du Magazine futuriste.

Je ne sais pas si Burton et Mercer continueront leur collaboration sous cette forme-là. On les retrouvera assurément pour d’autres aventures, ensemble ou séparés; leur rencontre aura en tout cas eu le mérite de fort joliment nous sonner les cloches…

A écouter ci-dessous le génial “Vaporize”:

 

Bonbon acide

Giant Drag Hearts and unicorns (2006, Interscope)
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[reprise de la note du 18/04/2007 publiée ici]

Dans la grande ville (Los Angeles), Annie Hardy recherchait des musiciens pour former un groupe et ne pas rester seule avec ses chansons et sa guitare. Elle finit par jeter son dévolu sur le fils d’une collègue de sa mère, Micah Calabrese, batteur de son état. Alors que le combo demeurait en quête d’un bassiste, Micah s’avisa un jour de jouer quelques lignes de basse au synthétiseur tout en jouant de la batterie et la plaisanterie finit de convaincre les deux compères de conserver la formule du duo. Classiquement, après une série de concerts et une réputation allant crescendo, Giant Drag décrocha un contrat avec un label qui déboucha sur la parution d’un premier EP en 2005, Lemona. Leur premier (et unique à ce jour) album parut un an plus tard et je découvris le groupe en concert aux Eurockéennes de Belfort en 2006, convaincu par leur prestation énergique, amusante, fraîche et punchy.

Hearts and unicorns s’avère globalement à l’avenant même s’il m’est apparu à l’écoute légèrement en-deçà de leur prestation scénique. Le duo joue ici une musique mêlant l’héritage du grunge et d’un certain rock-indé américain, alliant goût du bruit et des mélodies, de Hole à Pavement en passant par les Breeders. Annie Hardy chante avec une voix à la fois délurée et enfantine des paroles salaces (“YFLMD” – pour “you fuck like my dad” ou “My dick sucks”) et c’est elle qui donne charme et fraîcheur à ces chansons pop barbouillées de guitares amplifiées.

L’album s’ouvre par le pétulant “Kevin is gay” que la fantasque Annie ponctue de miaulements canailles. La ballade “Cordial invitation” s’inspire visiblement des guitares sous haute tension de My Bloody Valentine (toutes proportions gardées néanmoins). Le reste du disque se situe dans une tonalité noisy-pop débraillée, certaines chansons payant d’ailleurs quelque peu cette négligence d’une certaine insuffisance (n’est pas Pavement qui veut). On retiendra cependant une poignée de morceaux abrasifs et accrocheurs comme ce “This isn’t it” à rendre jaloux Kim Deal et ses Breeders. On reviendra également avec plaisir sur le rugueur “Pretty little neighbor”, le tranquille et menaçant “Smashing” ou l’excellent “Slayer”. On se délectera enfin de l’enthousiasmante relecture du “Wicked game” de Chris Isaak, transformé pour l’occasion en pop-song garce et sensuelle électrocutée avec délice.

Micah Calabrese allait quitter le groupe peu de temps après la sortie de l’album et Giant Drag semblait devoir être réduit – comme tant d’autres avant lui – au rôle de petit plaisir éphémère. Apparemment, il ne fallait pas enterrer l’obstinée Annie Hardy et le groupe est revenu avec un EP Swan song en début d’année et annonce même sur son site la parution prochaine d’un nouvel album. A suivre donc…

A voir ci-dessous la vidéo de “Kevin is gay”

 

Voyage en France

Mes obligations professionnelles me conduisant en un peu plus de trois semaines de Rennes à Bordeaux en passant par Lyon, j’ai eu envie d’accompagner ce (petit) périple en musique et de proposer une petite playlist pouvant servir de bande-son à ‘un petit tour de France musical. Comme d’habitude, la playlist est disponible sur Spotify à l’adresse en fin de page, vous pouvez télécharger (gratuitement) Spotify ici. C’est parti mon kiki.

1. Joni Mitchell “Free man in Paris”

Autant commencer le voyage par la capitale, avec ce petit bijou ciselé par la grande Joni Mitchell au mitan des années 1970. C’est le début du parcours et on se sent un homme libre, dégagé des contraintes du quotidien pour une escapade ensoleillée sous le ciel de Paris. La chanson évoque le producteur David Geffen, grand ponte de l’industrie  musicale et ami de Joni Mitchell (du moins à l’époque).

2. Supergrass “Road to Rouen”

Depuis Paris, cap vers la Normandie avec cet extrait de l’excellent cinquième album éponyme de l’autre groupe d’Oxford – paru en 2005. Retirés quelque part sur la “route de Rouen” pour l’enregistrement du disque, Supergrass en ressortait avec un album étonnant et mésestimé, sombre et complexe, délaissant la fougue pétaradante de ses premiers exploits pour une pop joliment mature, comme sur ce morceau à cheval entre le Bowie glam et The Coral.

3. Miossec “Brest”

Avec ce titre émouvant logé au creux de son 1964 de 2004, Miossec mettait à plat une partie de ses relations complexes avec une ville dont on semble ne jamais s’échapper même si la quitter apparaît la seule chance de salut. On pourra conseiller en parallèle la lecture du très bon Paris-Brest de Tanguy Viel…

4. Beirut “Nantes”

En logeant la côte bretonne vers le Sud, on retrouvera le plus apatride des Américains, à savoir Zach Condon de Beirut. Celui-ci venait poser sa fanfare cabossée dans quelque bar du port de Nantes, échoué là après avoir perdu au jeu son billet retour. On ne se lasse pas de la mélancolie à l’eau-forte de cet air gardant les yeux fixés vers l’horizon, la tête dans les nuages et les pieds dans la mouise…

5. The Durutti Column “Bordeaux”

Avec cet extrait de leur Another setting de 1983, on imagine plutôt un Bordeaux sous la pluie, noyé sous la brume de la voix blanche de Vini Reilly. On s’y attardera néanmoins quelque peu, pour profiter de cette douce torpeur qui nous enveloppe dans les arpèges évanescents de la guitare de Reilly.

6. Claude Nougaro “Toulouse”

Difficile de passer outre ce remarquable hommage à sa ville natale de Nougaro, dont je connais bien peu la discographie. J’ai retenu cette drôle de version sous influence Bacharach enregistrée en public en 1989. Le soleil se lève et on se laisse porter le long des rues de la ville-rose…

7. Moose “First balloon to Nice”

Les rayons de soleil se font plus lumineux encore et en ballon qu’on suit la trace de cette mélodie majestueuse des trop méconnus Moose, groupe phare de la scène indie-pop anglaise des années 1990. Un sourire béat se pose sur nos lèvres quand on traverse les nuages accompagné de trompettes et de flûte. On prend de l’altitude…

8. Benjamin Biolay “Lyon presqu’île”

Je déplorerai l’absence du merveilleux “Lyon” de Pinback sur Spotify mais on reste dans le haut de gamme avec ce superbe retour au pays natal figurant sur le dernier opus du grand Benjamin Biolay. Remarquable chanson sur une ville qui ne l’est pas moins et qu’on reviendra fréquenter longtemps encore, “du moins j’espère” comme dirait l’autre…

9. The Rakes “Strasbourg”

Détour à toute allure dans l’Est pour ne pas oublier ce détonant morceau extrait du formidable premier album des Rakes. Strasbourg nous accueille avec un bouquet de guitares nerveuses et trépidantes pour un grand huit ébouriffant de deux minutes trente. Sensations garanties…

10. Jacques Brel “Orly”

La fin du voyage sera tragique ou ne sera pas avec cet titre mélodramatique extrait de l’immense dernier disque du non-moins immense Jacques Brel. Vision déchirante d’un couple contraint à la séparation, il n’y en avait qu’un pour porter sur ses épaules toute la peine du monde pour en tirer un trait noir d’une beauté sidérante. Bouleversant.

Cliquer ici pour écouter la playlist.


Au-dessus du volcan

Björk Debut (1993, Island)
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A la sortie de l’album qui la révéla à la face du monde, il aurait été précipité de considérer Björk (Gudmunsdottir) comme une débutante sur la foi de ce titre trompeur. A 28 ans, l’Islandaise pouvait en effet déjà aligner un CV bien rempli. Vedette dans son pays dès l’âge de 11 ans avec un disque composé pour partie de reprises (des Beatles à Stevie Wonder…), Björk plongea tête la première dans la vague punk qui atteignit son île en participant à différents groupes (Tippi Tikarass, KUKL). A la fin des années 1980, elle devint la figure de proue des Sugarcubes, groupe indé qui réussit à placer l’Islande sur la carte du rock et décrocha son petit succès à l’international, notamment par la grâce du single “Birthday”. Le groupe ne pouvant lui offrir de territoire d’expression à sa mesure, Björk prit alors son indépendance pour laisser libre cours à ses envies.

Plusieurs ingrédients concourent à rendre ce Debut particulièrement remarquable. La voix bien sûr, signature inouïe d’une personnalité hors normes, sachant se faire tour à tour caressante et rugueuse, espiègle et inquiétante, enfantine et rageuse. Björk démontre également un goût sûr dans le choix de ses collaborateurs, talent dont elle ne se départira jamais au fil de sa carrière. Entourée ici par le génial Nellee Hooper – déjà aux manettes derrière les sortilèges de Massive Attack – ou par l’instrumentiste Talvin Singh, qui dirige les somptueuses parties de cordes de l’album, Björk navigue entre différents styles avec un égal bonheur. Ce qui impressionne au final le plus le long de ces douze chansons, c’est cette fascinante alliance entre le cerveau et les émotions, entre l’intelligence et la sensibilité. Bien que brassant des sentiments bigger than life à longueur d’album, Björk conserve une maîtrise étonnante sans jamais se tenir à distance des sentiments qui l’habitent. Au cœur d’une matière en fusion, Björk réussit le tour de force de ne pas se consumer sans pour autant chercher à se préserver.

Musicalement, le disque se rattache plutôt à la sphère des musiques électroniques, Björk picorant avec appétit dans ces rythmiques nouvelles qu’on n’aimait pourtant guère fréquenter à l’époque. Sur “Crying” ou “Big time sensuality”, Björk nous tire par la manche vers la piste de danse qu’elle éclaire d’une lumière solaire. Elle parvient à insuffler aux boîtes à rythmes une âme qu’on ne leur connaissait pas et imprime ses influences dans une matière beaucoup moins rigide qu’on ne l’aurait pensé – voir ces choeurs jazzy qui habillent l’épatant “There’s more to life than this”. Loin de se confiner à l’electronica, Björk révèle son amour des classiques de la musique américaine en reprenant “Like someone in love”, standard autrefois porté par Sinatra ou Chet Baker. Son ouverture d’esprit irrigue le scintillant “Venus as a boy” de cordes indianisantes, tandis que des rythmes tribaux martèlent le menaçant “Human behaviour”. Avec “Come to me”, Björk livre une ballade trip-hop à faire pleurer Massive Attack. “The anchor song” la sort complètement du cadre, la rapprochant des compositions sans collier de Robert Wyatt ou des Nits, un ensemble de cuivres mouvant accompagnant son chant de sirène esseulée. Le disque se clôt enfin sur le vertigineux “Play dead” aux cordes d’un noir d’encre, et qui vient rappeler que la fantaisie de l’Islandaise ne saurait masquer les profondes fêlures qui affleurent ici et là.

Avec le recul, j’avoue avoir du mal à comprendre comment un disque pareil a pu cartonner autant, mais il faut croire qu’aucun miracle n’était impossible pour la demoiselle. Tout le monde connaît la carrière qu’elle a menée depuis, avec une discographie quasiment parfaite à mon sens jusqu’à Vespertine en 2001, discographie couronnée d’un diamant comme on n’en trouve pas un par décennie, le phénoménal Homogenic de 1997 qui trône sans problème dans mon top 10 de tous les temps. J’avoue être moins attaché à ses derniers disques mais je n’ai pas renoncé à la suivre.

 

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